JOURNAL DE BORD

Qui suis-je?

Ordonné prêtre en 1995, j'ai été envoyé par Monseigneur Hippolyte Simon comme « fidei donum » en République Centrafricaine, dans le diocèse de Bangassou.

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ABBE MICHEL CHIDAINE
S/C MGR AGUIRRE
DIOCESE DE BANGASSOU
MAISON COMBONI
BP 1372
BANGUI
REPUBLIQUE CENTRAFRICAINE


abbemitch@yahoo.fr 

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C


CARNET DE BORD, chapitre 28

 

A propos des exactions commises par la LRA dans notre région.

 

Comme il est difficile d’ouvrir ce nouveau chapitre ! C’est la X ième fois que je me pose devant mon PC. Mais je n’arrive pas, jusque là, à écrire. A cause, sans doute, de l’actualité des évènements, à cause de leur soudaineté, de leur violence, de leurs conséquences, de l’émotion qu’ils ont engendrés. Et peut-être à cause de beaucoup d’autres aspects que j’occulte inconsciemment.

      Que s’est-t-il passé ? A l’heure où un groupe de rebelles de la LRA a envahi le marché de Zacko – c’était le mardi 9 février, à 16h25 – j’étais à Bangassou, à la maison St-Michel. 210 km au Sud de Zacko donc, en compagnie des jeunes de Zacko étudiant dans les différents lycées de Bangassou. On faisait le point, et je leur apportai avec joie des nouvelles, des produits des champs de leurs parents, un peu d’argent de poche aussi. Un premier coup de fil, en provenance de Bangui, me laisse pantois : « es-tu au courant de ce qui se passe à Zacko ? Pourrais-tu vérifier l’info ? » Immédiatement je quitte le salon, sors pour m’isoler et commence à tenter de joindre les amis de Zacko dont j’ai enregistré le numéro dans mon portable. Un échec, puis un deuxième, puis un troisième, puis … toujours rien. L’angoisse monte au fur et à mesure de ces silences, ou de l’écoute de cette voix métallique qui vous dit invariablement « le mobile de votre correspondant est éteint » ou « votre correspondant est injoignable, veuillez renouveler votre appel ultérieurement ». Au même moment, les jeunes sortent un à un de la maison, et je leur dis ce qui vient de m’être communiqué. En fin un correspondant au bout du « fil » : c’est Albert, le directeur de l’école Filles de Zacko, qui me répond ; « on est dans la brousse, cachés vers le ruisseau Machawa ! » c’est donc vrai. La LRA est entré dans la ville. Les Tongo-Tongo. L’inconcevable devient réel, d’un coup. Les premières larmes coulent sur les visages des jeunes ; ils s’affolent, s’inquiètent pour les leurs. Mais que se passe-t-il ? Je joins Bangui, et confirme l’info. Puis je me mets en chasse d’autres correspondants, afin d’en savoir davantage. Je joins Roch, le cuisinier de la communauté qui, depuis sa maison située sur la hauteur, me donne beaucoup de détails. Pendant ce temps, les jeunes de Zacko habitants d’autres maisons nous rejoignent. Ainsi que des amis, des voisins. Le silence est entrecoupé des pleurs discrets, des salutations brèves, et des sonneries de téléphone. Mes deux portables sonnent en permanence. Ce sont des gens de Bangui, de Bakouma. C’est l’Ambassade de France qui prend de mes nouvelles, et sans doute est soulagée de savoir que je suis loin de Zacko. Mais dans ma tête, c’est autre chose qui se passe ! Comme j’aimerais être au plus près, avec ceux vers qui j’ai été envoyé pour partager joies et peines du quotidien ! Je me fais vite une raison : si je suis ici à Bangassou à cette heure-ci, c’est que j’ai un rôle à jouer ici. Mettre en relation grâce aux portables, les autorités du pays et les gens de Zacko que j’arrive à joindre ; soutenir les jeunes qui sont ici avec moi. Envoyer des texto (SMS) afin d’assurer les amis cachés dans la brousse, de notre soutien, de notre prière. Puis vient le moment du choix, quand le commandant de gendarmerie demande de l’aide afin d’acheminer au plus vite les troupes là-bas, chez moi. Je le retrouve à la cathédrale, puis nous décidons que ce sera finalement l’abbé Fidèle, Vicaire Général du diocèse, et le chef de garage Jean-Marie, qui conduiront les militaires jusqu’à Bakouma. Je reste donc ici. Il fait nuit noire, je regagne la maison St-Michel. Les portables continuent de sonner, et quand ce ne sont pas les gens qui appellent, c’est nous qui cherchons à entrer en communication avec eux. On commence à y voir plus clair, à comprendre ce qui s’est passé. Et là on découvre que le pire est devant nous : plus de 40 personnes ont été prises en otage par les rebelles, afin de transporter les affaires volées sur le marché. Mais au fait, de quoi ont-ils besoin, ces rebelles sortis tout droit de la forêt tropicale ? Et bien de nourriture ; ils sont affamés, et se précipitent, arme au point, sur tout ce qui se bouffe. Ils avalent même les savons fabriqués avec la soude et les restes de cosse de café ! Et puis beaucoup de ces assaillants, qui sont une 20è, certes bien armés, sont en loques. Ils pillent les étals de vêtements, se changent sur place. Les hommes pris en otage et plaqués à terre sont attachés ensemble, puis encordés afin de porter les sacs de manioc, de riz, de sucre, de café, les balles de vêtement. Les rafales de kalachnikov continuent de résonner dans le ciel qui rougeoie au soleil couchant. La nuit est à peine tombée quand les rebelles et leurs otages rejoignent le reste de la colonne restée cachée dans les fourrés, juste en contrebas de la paroisse, sur le chemin qui conduit au confluent. C’est à ce moment que j’arrive à joindre Jolys, l’un des catéchistes de la paroisse. Il me dresse un premier bilan inquiétant et vrai. Alors, au fur et à mesure que nous avançons dans la nuit, nous parviennent au compte-goutte les noms de ceux qui ont été pris en otage, et devenus porte-faix des rebelles. Les larmes coulent sur les joues de Bénédicte et Carole qui apprennent l’enlèvement de leur oncle, l’émotion est grande quand nous parviennent les noms des jeunes eux aussi emmenés dans la forêt. Au téléphone, on interroge tout le monde : « et lui, et untel, et elle, on a des nouvelles ? » Mais souvent, les questions angoissées restent sans réponse. Parce que nombre d’habitants ont fui dans la brousse, et tardent à revenir chez eux. Certains malfaisants profiteront d’ailleurs de ces absences et de la débandade générale pour piller maisons et commerces. Il fait nuit noire, alors … A la maison St-Michel, on s’est organisé pour passer du temps ensemble : j’envoie deux garçons acheter du bois pour le feu, ainsi qu’un complément au repas préparé par les résidants du lieu ; on est une 40è, chacun doit trouver un peu à manger, assis autour du feu qui éclaire nos visages qui trahissent nos larmes, nos peurs, notre angoisse. Vers 23h, les portables se taisent. On prie une dernière fois ensemble. Puis je raccompagne André chez la cuisinière de Bangondé et Ousmane à l’orphelinat Mama Tongolo. Je m’allonge sur mon lit après une rapide douche. Mais je ne parviens pas à trouver le sommeil. Tant d’images, tant de paroles se bousculent dans ma tête. Je prie. Alors me revient une parole du Christ, dont je ne retrouverai la référence qu’à mon retour à Zacko : « n’ayez pas peur de ceux qui peuvent tuer le corps, mais ne peuvent pas tuer l’âme ». (Matthieu 10, 28) Maigre lueur d’espérance. Mais lueur tout de même.

Au petit matin, je vais à la messe à la cathédrale, je reste dans la foule. Mes pensées, mes prières n’ont qu’un seul et même sujet. J’ai hâte de rentrer à Zacko. C’est là-bas ma maison, mes paroissiens, mes amis. Je fais le plein de Gas-oil, de pétrole, et en hâte quelques courses. Ludo est prêt, sœur Claribel aussi ; à 10h30, nous quittons Bangassou. A Bakouma, la pause est de courte durée, il nous faut poursuivre la route. On arrive alors que la nuit est tombée. Je préviens plusieurs conseillers de mon arrivée, ils viennent me saluer, me raconter. Je suis fatigué et aspire à deux choses : dormir, et aller au plus vite en ville dès le lendemain. Mais voilà qu’à 21h15, un papa et son gendre arrivent à la maison ; la fille et l’épouse est à terme, mais elle n’arrive pas à accoucher ; et cela depuis 4 jours. Béatrice souffre sur son lit, au centre de santé. Je réfléchis à peine, remet ma fatigue entre les mains du Seigneur, et me prépare à reprendre la route. Je prends le temps de demander l’avis du personnel du centre de santé ; pour eux pas de doute, c’est tout de suite qu’il faut partir. J’installe un fauteuil de la terrasse dans la voiture, dos à la route, et empile 4 coussins. Arrivé devant le centre de santé, des hommes descendent doucement Béatrice, et l’installent dans le fauteuil. A 21h45, on part ; très lentement. 4h30 plus tard –il est 2h15- on entre enfin dans Bakouma, après avoir enclenché à maintes reprises le réducteur de vitesse afin d’éviter à Béatrice les secousses. Et puis il y a eu cet arbre, tombé juste avant notre arrivée à Gbabi, PK 14 de Bakouma. Le mari et moi, aidés du jeune Mahamat (c’est sa sœur qu’on emmène) on arrive à pousser l’arbre suffisamment pour qu’on puisse poursuivre notre progression. Arrivés à Bakouma, dans la ville endormie, je franchis la barrière de gendarmerie puis entre dans la concession de l’hôpital. J’avais téléphoné au chirurgien en arrivant dans la zone couverte par Orange, il arrive quelques minutes plus tard. Mais je déchante vite quand il me dit que personne n’a prévenu l’anesthésiste. Alors que Béatrice est transportée dans une chambre où dorment d’autres mères de nouveaux nés, je repars sur Fadama afin de ramener le fameux anesthésiste. On trouve sa maison, on le réveille de son sommeil profond (on réveille au passage sans doute tout le quartier). Il est enfin prêt, nous regagnons Bakouma. Et voilà que tout se complique : il n’y a pratiquement aucun médicament et matériel disponible. La pharmacie est quasi vide. Je pars chez Georgine, qui tient le dépôt de médicaments à la paroisse. Nouvelle agitation dans le quartier quand il s’est agit de faire du bruit pour la réveiller. Elle ouvre enfin la porte, puis revient un instant plus tard et nous partons avec elle à la pharmacie. On trouve certains produits, mais pas tout. Avec le chirurgien, nous voilà partis au centre ville, au niveau du marché ; l’objectif est toujours le même : réveiller les vendeurs de médicaments afin de compléter les éléments nécessaires à la césarienne. On tire ainsi du lit deux gars, l’un après l’autre, afin qu’ils nous ouvrent leurs portes. Il est 4h15 quand on revient enfin à l’hôpital. Je reste encore un peu, le temps de voir Béatrice entrer dans la salle d’opération où il n’y a ni eau ni électricité. Opérée par un chirurgien qui tient la lampe de poche entre ses dents, la porte du bloc ouverte pour la fraicheur, en anesthésie locale seulement. Je parviens à m’endormir à la paroisse vers 4h45. À 6h15, je suis tiré du lit par le gendre qui me demande de payer deux pochettes de sérum supplémentaires. Je donne 5 000 francs, qui s’ajoutent aux 15 000 dépensés à peine deux heures auparavant. Je me rendors un peu, puis émerge difficilement vers 8h30 ; la fatigue s’accumule.

Et commence alors ce jeudi 11 février une nouvelle journée pour le moins bizarre, à la fois mémorable par la gravité des évènements et par le nombre de gens rencontrés. Alors que j’allais au marché, je croise des 100è d’enfants sortants en courant de l’école, certains hurlant, d’autres pleurant et criant. « Les Tongo-Tongo ont pris Mbago ! » Ce village est situé à 20 km au Nord-est. S’en suit une immense débandade : les gens courent en tous sens, sortent de chez eux tout ce qu’ils peuvent emporter sur leur tête ou poser sur leur vélo. En moins d’une heure, la ville est quasi déserte. Les militaires centrafricains, sur place depuis mercredi après-midi, se déploient un peu partout ; au niveau d’AREVA, c’est l’attente. Et moi, je continue de circuler en voiture avec Mahamat afin de réunir les médicaments nécessaires aux soins postopératoires de Béatrice. Je rassure toutes les personnes que je rencontre, leur disant qu’il ne se passerait rien. Ce qui m’a fait sourire, et fait plaisir aussi, c’est de saluer le catéchiste André et sa famille en train de manger la boule de manioc, tranquillement assis sous les palmiers qui protègent la maison du soleil. Et leurs voisins qui continuent calmement de monter la nouvelle maison en briques. Puis je vais chez Taki où son fils Ludo m’aide à remplacer un pneu qui s’est déchiré durant la nuit sur la route. J’ai trouvé un pneu d’occasion, c'est-à-dire un peu moins abimé que le mien, dans la réserve de Gaëtan. On termine de réparer la roue quand l’avion se fait entendre. Je file à l’aéroport, je retrouve Eric qui rentre de congés. Vu l’ambiance du moment, il ne traine pas à reprendre ses fonctions ! Et c’est en préparant mon retour sur Zacko que je m’aperçois que la lame maitresse de suspension arrière est cassée. Impossible de repartir. Il me faut trouver le moyen de réparer. La soudure peut aider à faire quelques kilomètres, mais c’est sûr, il faudra changer la pièce brisée. En attendant, JP se charge de souder les deux lames, et ce n’est que le lendemain que la voiture est prête. Je quitte Bakouma vendredi vers 13h ; la ville est redevenue calme, il s’avère que l’info concernant les Tongo-Tongo est fausse. Les militaires centrafricains qui s’y sont rendus ont trouvé le village bien calme. Mais ce mensonge a généré une énorme panique à 20 km, à Bakouma.

De retour à Zacko dans l’après-midi, j’ai enfin le sentiment d’être là où je dois être, c'est-à-dire au milieu de mes frères. La fin de cette journée est calme ; je me repose, range mes affaires, passe quelques coups de fil pour signaler mon retour.

Le samedi matin, réunion du conseil de la paroisse. Bien entendu, on est longuement revenu sur les évènements qui nous marquent tous ; chacun raconte comment il a vécu ce mardi 9 février ; ce qu’il a fait, et aussi ce qu’il ressent, ce qui l’anime. On passe à des sujets plus terre à terre, comme l’entrée en carême et la fabrication des briques pour le bloc opératoire. En après-midi, rencontres diverses en ville et à la maison, avec comme unique sujet la rafle de mardi. Je salue des commerçants qui me racontent ce qu’ils ont vécu, me parlent de ce qu’ils ont perdu mardi, entre le pillage par les LRA et les vols de gens malhonnêtes qui ont profité de la confusion pour se servir dans les guinguettes éventrées. J’apprends aussi que Béatrice vient de décéder à l’hôpital de Bakouma ; je l’avais salué à notre départ, elle paraissait avoir retrouvé la santé, elle a même plaisanté avec moi après qu’on ait prié dans la chambre. Mais tout n’était pas rentré dans l’ordre. Je prends un petit coup au moral. C’est dur de ne plus revoir cette jeune femme pour qui on avait tant fait pour la sauver.

 Les enfants Aïta-Kwe de Kono, situé à 12 km, bravant le climat lourd qui pèse sur la ville, arrivent vers 16h à la paroisse pour faire la fête. Le cœur n’y est pas vraiment, et leurs frères de Zacko sont peu enclins à les rejoindre ; et certaines familles interdisent purement et simplement à leurs enfants de sortir. Mais ils s’organisent pour le repas, et leur veillée festive réjouit les spectateurs. Je m’endors fort tard, - il fait chaud en cette nuit – ayant un peu de mal à rédiger mon homélie. Et alors que je dors encore profondément, je suis réveillé brusquement par Ludovic.

 

      Il est 5h30 ce dimanche matin 14 février. Cette date restera, je crois, dans ma mémoire. L’incroyable s’est produit, et qui occupait nos nuits et nos journées, nos conversations et nos prières aussi. Combien de chapelets égrainés en ces jours par tant de croyants, à la maison, à la grotte mariale ou sur le chemin du chantier ou du champ ! Et je n’oublie celles et ceux, qui partout dans le monde, s’associent ainsi à ce drame ! Incroyable ! Le retour des otages ! Vous ne pouvez pas imaginer l’émotion qui a traversé nos corps et nos cœurs, quand sont arrivés les premiers hommes, amaigris, sales, fatigués, mais Vivants ! Comment écrire ce qui s’est passé en moi, en nous ! Comment vous redire les larmes qui ont coulé sur mon visage quand cette vieille femme qui passait ses journées allongée à même le sol devant la grotte mariale s’est agenouillée devant son mari encore tout hébété ! Comment vous exprimer les cris de joie et les abondantes larmes de Marie-Charlotte se lovant dans les bras d’Antoine, qui doivent célébrer leur mariage dans quelques semaines ! Et Marie-José qui retrouve son petit frère ! Et Constant, le secrétaire de la mairie, fatigué par les kilomètres parcourus dans la forêt durant ces dernières 24 heures, et qui s’extrait pourtant un moment de la foule pour raconter, en français, ce que lui et ses compagnons d’infortune ont vécu. Impossible de redire l’émotion qui m’a touché au long de ce jour naissant, quand les habitants réveillés par la nouvelle gravissaient en vitesse la colline afin de saluer chacun des 9 premiers otages, bientôt suivis par d’autres petits groupes, libérés eux aussi la veille au matin par leurs ravisseurs. Dans une interminable procession, quasi en silence, les habitants de Zacko de tous âges venaient serrer la main et dire un mot à leurs frères revenus sains et saufs. Ludo et moi avons toutes les peines du monde à servir un café et du pain aux ex-otages. Eux sont quasi muets, entre larmes de joie retenues, et souvenirs de choses terribles vécues durant ces jours derniers. Le maire arrive, l’adjoint au CB, d’autres personnalités de la ville. Ils s’inscrivent dans la procession, et embrassent longuement ceux que certains croyaient à tout jamais perdus. Une question demeure encore aujourd’hui : pourquoi tous les prisonniers ont-ils convergé ici, à l’église catholique ? Pour le lieu ? Parce que j’en suis le curé ? Vraiment je ne sais pas. Si certains sont membres de notre communauté, ce n’est pas le cas de tous. Mais tous (ou presque ?) ont tenu à venir ici avant de rentrer à la maison ; et pour prier, remercier Dieu.

A 8h45 environ, on se prépare pour célébrer ; mon homélie longuement travaillée la veille est restée sur le bureau. Le contexte est maintenant si différent ! Je garde Matthieu 10, 28, bien entendu, mais ouvre aussi le psaume 126 – 125 : « quand le Seigneur ramena les captifs à Sion, nous étions comme en rêve … » Oui, ces versets vieux de 3000 ans sont tellement d’actualité pour nous ici ! Evidemment, l’Évangile du jour – les Béatitudes chez St Luc – éclairent aussi mes propos. C’est à ce moment qu’entre Delphin, un choriste, fils de Bertrand, ex SG de la paroisse. Il s’assoit au milieu de ses frères choristes, accompagné de son père très ému. Je retiens mon émotion, et le salue depuis l’ambon où je me tiens. Il me répond d’un merci bref et chaleureux. Et c’est quelques minutes plus tard, alors que nous chantons notre foi en Dieu Père et Fils et Saint-Esprit qu’entre Simon. C’est le catéchiste de la chapelle de Mbago, qui comme les autres avait été pris mardi comme porte-faix, alors qu’il revenait avec moi de la session des catéchistes faite à Bakouma. Simon entre, accompagné d’un conseiller, prend place dans un fauteuil qu’on lui présente. Je quitte alors ma place, et les yeux embrouillés de larmes, l’embrasse longuement, pendant que les choristes continuent de nous entrainer dans la prière du Credo. J’ai bien du mal à introduire la Prière Universelle. Elle est spontanée, et plusieurs personnes, dont Simon, demandent le micro afin de nous aider à prier en communauté. L’offertoire arrive à point nommé pour moi : je peux me reposer un peu, souffler, essuyer mon visage. Mais au moment de reprendre la parole et d’entrer ainsi avec la communauté dans le temps de l’Eucharistie, l’émotion est encore trop forte ; je pleure. Pas longtemps, mais je suis obligé de marquer une pause avant de poursuivre. Je respire un grand coup et me lance à nouveau. Cette fois sera la bonne. Les paroles du Christ au cours du Dernier Repas prennent un sens si particulier en ce jour ! Au moment du notre-Père, comment ne pas peser chacun de ces mots : « comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé » ? Le pardon des ennemis, vaste sujet, dont on peut débattre longtemps, assis autour d’une table tout en buvant un café, mais qui prend une tournure si particulière le jour où on est réellement confronté à cette terrible réalité ; pardonner, oser entrevoir un avenir possible pour ces hommes et ces femmes qui viennent de piller notre ville, détruire des familles. Et c’est là que le Christ en marche vers le Calvaire nous interpelle : aimer nos ennemis ; pas seulement comme ça, comme une idée généreuse, mais en réalité. Pour ouvrir en nous aussi des chemins de paix intérieure. Et le geste de la paix du Christ partagée entre tous amène les gens à se déplacer davantage, quittant leur place pour saluer nos frères revenus de si loin ! Après la messe, je souffle ; je respire, partage la joie des uns et des autres, et reste aussi attentif au fait qu’il manque des otages. Outre celui qui a été exécuté en cours de route alors qu’il était entre les mains des ravisseurs, il y a ceux qui n’ont pas été libérés. On apprend qu’ils sont une dizaine. 40 ont été relâchés samedi matin vers 9h. « Vous êtes libres, rentrez chez vous, on n’a plus besoin de vous ». Mais les Tongo-Tongo gardent les plus jeunes, dont deux jeunes filles. Quel sera leur sort ? Notre joie des retrouvailles ne nous fait pas oublier ceux qui pleurent, quand ils apprennent que leur enfant est encore entre les mains des rebelles. En fin d’après-midi, d’autres otages, libérés au même moment mais qui ont préféré se reposer à plusieurs reprises au long des plus de 100 km qu’ils devaient parcourir, arrivent en ville, et nous les retrouvons à la paroisse. Même joie retenue mais bien réelle des habitants qui se rassemblent en masse. Nous prions un moment ensemble, interrompant le flot des gens venus les saluer. Chacun regagne sa famille, et je me rends chez Madeleine qui a l’immense joie de retrouver son fils, un solide gaillard père de famille. Papi –c’est son surnom – raconte en détail ce que lui et les autres ont vécu. Il a été pris en otage sur la piste menant à Zacko, alors qu’il rentrait de la pêche dans la rivière Mbari, située à plus de 60 km à l’Est. Menacé comme d’autres hommes rentrant eux aussi de pêche ou des champs, par les rebelles de la LRA, il a parcouru sous la menace des armes la distance le ramenant à Zacko. Après le pillage du marché, toujours encordé à d’autres otages, il est reparti d’où il venait, c'est-à-dire vers l’Est, portant les lourds sacs de sucre et de manioc. Ayant vécu une partie de son enfance en RDC (ex-Zaïre), il parle le Kiswahili, ce qui a fait de lui le traducteur des ordres donnés par les rebelles. Il explique ainsi qu’il est sûr qu’un traitre est caché ici, à Zacko, et renseigne la LRA sur les mouvements de troupe, les déplacements de militaires dans la zone ; stupéfaction chez les auditeurs attentifs qui se pressent dans la concession. Et ce qu’il dit publiquement sera confirmé par une enquête rondement menée par les FACA venus en renfort. Un commerçant malhonnête communiquait en effet avec les rebelles, grâce au téléphone satellitaire qu’ils emmènent partout avec eux dans la forêt.

Les coups de fil d’Europe, de la famille et des amis, me font chaud au cœur ; mais je me rends compte combien il est difficile de mettre des mots sur ce que nous vivons ici, sur ce que je ressens. Je m’endors tardivement, la tête pleine de ces visages marqués, qui de larmes, qui de joie, qui de fatigue, visages des habitants de Zacko, mes frères.

 

Lundi 15, matinée de visites chez divers ex-otages ; chez Simon, encore bien fatigué, puis chez Constant, qui a les pieds dans un sale état. Et c’est alors que je lui rends visite qu’arrivent 3 otages libérés eux aussi samedi, mais qui ont été moins rapides. Ils ont dû dormir en route, incapables de faire le trajet d’une traite. Je les trouve chez eux, en train de se restaurer ; ils racontent leur périple, pendant que les gens se pressent pour les saluer. En fin de cette même journée, un évènement nouveau est venu bouleverser la quiétude du soir : le retour de trois otages. Trois jeunes, qui se sont enfuis. Contrairement aux 40 autres qui avaient été libérés, eux trois ont réussi à déjouer la vigilance des gardiens. Dans la nuit de dimanche à lundi, alors que les rebelles de la LRA dormaient, l’un des garçons surnommé Hésité, a motivé ses congénères à fuir. (Le surnom est bien mal choisi !) Seuls deux ont eu l’audace de le suivre. Les 7 autres ont eu peur, ils ont refusé. L’un d’eux lui a même dit : « Dieu nous libèrera ». Malheureux jeune qui n’a pas su reconnaitre dans l’appel de son copain, la présence de Dieu. Il reste otage de la LRA. Les trois courageux, deux gars et une fille, se sont donc enfuis en pleine nuit. Ne connaissant pas la forêt, ils se sont dirigé au flair, jusqu’au moment où ils sont arrivés sur les bords de la rivière Mbari. Ils ont pu la traverser et retrouver le chemin par lequel ils avaient été emmenés enchainés. Entrés dans Zacko vers 19h30, ils sont arrivés à l’église. La famille d’Hésité ayant été prévenue, la nouvelle s’est répandue à toute vitesse. Pendant que Ludo et moi leur servions le repas, des dizaines de jeunes et d’adultes sont venus les saluer. Le jeune Hésité a raconté leur périple, insistant sur le fait qu’ils ont fait plusieurs arrêts pour prier Dieu, et trouver ainsi le courage nécessaire pour poursuivre la route. Amandine, très émue, avait du mal à parler, bien qu’elle en ait envie. Le troisième garçon est resté quasi muet. Puis les familles sont rentrés avec leurs enfants, les visiteurs ont eux aussi regagnés leurs maisons.

 

 

Au moment de clore ce chapitre, et avant d’en ouvrir un nouveau dont j’espère qu’il relatera des faits plus ordinaires, plus cool, mais toujours savoureux de cette saveur du quotidien partagé avec les gens d’ici, je ne peux m’empêcher de penser aux habitants de Rafai, qui ont subi le même sort que nous le vendredi 19 février, et ceux de Yalinga, vendredi 26 février. Même technique : envahissement en fin de journée, pillage du marché, prise d’otages, fuite en forêt à la nuit tombante. A Rafai, la paroisse a été saccagée, les 2 coopérants DCC ont été retenus en otage, avant qu’ils ne puissent se cacher, profitant de la pagaille engendrée par l’arrivée inopinée de militaires dans la ville. A Yalinga, 80 km au Nord-est de Zacko, c’est le directeur de la station météo, un pasteur, le chef de centre de santé qui ont été joints à la 30è d’otages enlevés. La maison des safaris pillée, les installations météo et de communication détruites.

Quand cela prendra-t-il fin ?

Comme l’a si bien écrit le Concile Vatican II, les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des Hommes ce temps, l’Eglise les partage humblement ; « il n’est rien de vraiment humain qui ne trouve écho dans le cœur des disciples du Christ ». (Constitution Gaudium et Spes). Il nous appartient de rendre vivante cette parole, en actes et en vérité.

 

On aspire à la paix. C’est notre désir le plus fort. C’est de cette urgence dont on voudrait parler, encore et encore. On sait qu’on n’est pas seuls, que des gens à travers le monde, pensent à nous, prient pour nous. L’Eglise n’a-t-elle pas écrit un document, suite au synode sur l’Afrique, appelant chacun à collaborer pour faire face aux défis de la réconciliation, justice et paix ? Quels défis ! On se sent si petits, si fragiles face à cette guerre si peu connue et qui déstructure lentement notre pays. On aimerait savoir ce que préparent les grands de ce monde, pour répondre à notre désir de paix. On patiente, on prie, on se serre les coudes. On espère en des lendemains de paix.

 

Et j’ajoute encore que 4 otages viennent de rentrer à la maison : 3 gars tout d’abord, qui ont pu fuir leurs tortionnaires et qui sont arrivés lundi soir à la paroisse. Quelle émotion de voir Madeleine, à genoux devant son petit fils, et rendant grâce à Dieu avant d’entrainer la petite foule rassemblée chez nous à prier le Notre-Père et quelques Je vous salue Marie ! Et puis le retour de Myriam, l’autre jeune fille enlevée le 9 février. Elle a été libérée mardi en même temps qu’une grande partie des otages enlevés à Yalinga ces jours derniers. Un cycliste l’a alors embarqué sur son vélo, et lui a ainsi permis de parcourir rapidement les 110 km qui la séparaient de Zacko. Assise ce mardi soir 2 mars dans un fauteuil de la terrasse, elle a voulu partagé ce qu’elle a vécu. Ce fut poignant. Bien entendu, elle n’a pas tout dit de son calvaire. Il faudra du temps, et certaines souffrances ne s’effaceront sans doute jamais. Mais elle est vivante, a retrouvé sa mère, son père, ses frères et sœurs. Elle aspire à la paix. Paix intérieure, paix dans sa vie quotidienne aussi.

 

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Commentaires

de tout coeur bien sûr avec toi !
amitiés
Commentaire n°1 posté par jean louis montjotin le 10/03/2010 à 11h26
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