Ordonné prêtre en 1995, j'ai été envoyé par Monseigneur Hippolyte Simon comme « fidei donum » en République Centrafricaine, dans le diocèse de Bangassou.
MARDI 27 OCTOBRE, 10h40
Nouvelles pages, nouvelles lignes, et retour sur les jours passés. C’est depuis AREVA BAKOUMA que j’ai pu vous faire parvenir le chapitre 22. Ce séjour à Bakouma était un temps de repos, il fut douloureux pour mon estomac, et les nuits n’en furent que plus agitées. A l’heure où j’écris ces lignes, tout est rentré dans l’ordre. C’est en fait à Bangassou que j’ai pris le temps de me soigner. Il n’était pas prévu au programme que je m’y rende. Le décès d’un confrère prêtre a bousculé l’organisation que Ludovic et moi avions établie. L’abbé Charles est décédé à l’hôpital de Bangondé jeudi matin. L’abbé Fidèle a appelé la communauté de Bakouma, où nous nous trouvions donc, ainsi que l’évêque, venu discuter avec chacune et chacun. Ludovic et moi avions commencé de charger la voiture, nous avons tout ressorti, et pris dès 13h30 la direction de Bangassou, précédé de l’évêque. Gaétan, quant à lui, décidait de quitter Bakouma très tôt le vendredi, avec Abel et Max et le stagiaire Fulbert. Arrivés à la nuit tombante à Bangassou, je me suis recueilli un moment devant le corps de Charles, présenté dans la cathédrale. Puis après le diner (juste de l’eau et de tranches de pain, vu l’agitation stomacale), je me suis rendu à la maison Zacko de Bangassou, où se trouvent les 7 jeunes élèves de chez nous. Je me suis approché de la maison sans faire de bruit, et quelle ne fut pas ma joie de les trouver tous assis autour de la tablette sur laquelle était déposée la lampe à pétrole éclairant faiblement les visages. Je me suis joint à la discussion ; ils étaient enchantés de me recevoir au milieu d’eux. Je leur ai donné des nouvelles de leurs familles et de leurs copains, ils m’ont parlé de leur quotidien, qui se passe bien, des petits soucis de santé de l’un ou l’autre, et surtout de leurs premières notes. Beaucoup sont heureux de ces premiers résultats. Je les ai quittés vers 21h15 pour rejoindre mon lit.
Vendredi matin, 7h, je prends la direction de Bangondé afin de faire les analyses nécessaires permettant de connaitre les raisons de ces troubles. Je suis redescendu dard-dard afin de vivre la messe de funérailles de l’abbé Charles. Si peu de choses étaient communes avec les funérailles de France ! Le cercueil, ouvert, est déposé au pied de l’autel. L’abbé semble regarder la foule qui se presse dans la cathédrale, et au dehors. Les prêtres et l’évêque ont revêtu l’étole blanche. La messe commence comme toutes les messes de dimanche, et se déroule ainsi jusqu’après la communion. Une messe d’action de grâce qui fait suite à la veillée qui a duré toute la nuit ; la prière avait été rythmée par les guitares électriques, les tambours, et nombreuses furent les danses autour du corps de Charles. Parmi toutes ces coutumes, un élément me parait pour le moins « décalé » : de nombreux flashs d’appareils photos crépitent pendant toute la messe. On ne veut rien perdre de cet évènement, sans doute ; c’est vrai qu’il est bien rare, dans cette jeune Eglise, de vivre les funérailles d’un prêtre diocésain. C’est seulement le 5ème décès depuis 20 ans. Mais c’est pour moi un peu anachronique de garder les photos du mort dans son cercueil, de filmer les derniers instants où son visage nous apparait, alors que des prêtres approchent le couvercle, après les rites de l’encens, de la bougie, du bréviaire. Ceux qui connaissent les rites catholiques seront d’ailleurs surpris qu’il n’y ait pas eu le dépôt de l’étole ni de la chasuble sur le prêtre. Dès que le cercueil fut fermé, les prêtres le saisissent et se frayent un chemin au milieu de cette foule compacte qui ne voulait pas quitter la cathédrale. Puis dans le cimetière tout proche, sous les grands arbres, nous prions encore, chantons, bénissons, puis chaque prêtre jette une pelle de terre, avant que les fossoyeurs ne terminent le travail. Il y avait un café pour les religieuses, les prêtres, mais pour moi, c’est remontée à Bangondé afin de connaitre les résultats. Verdict clair : un peu de palu, doublé de vers intestinaux. Rien de grave, donc. Sœur Juliette prescrit les médicaments, et je regagne la maison. J’y retrouve Ousmane, qui a appris ma venue imprévue. On parle un moment, puis je l’embarque après le déjeuner afin de faire avec lui quelques courses rapides : gas-oil, poste radio, cartes de téléphone. 15h, top départ ; nous ne sommes désormais plus deux mais trois. En effet, un second prêtre vient vivre à Zacko : l’abbé Isaac Service. Professeur au Grand Séminaire de Bangui, il est cette année au chômage, puisque la noble institution n’a pas rouvert ses portes. Aussi a-t-il accepté de venir passer l’année ici ! Une joie pour moi, une joie pour tous les paroissiens !!! On est arrivés à Bakouma alors qu’il faisait déjà bien nuit.
Le lendemain samedi, rechargement de la voiture : 16 balles de 25 moustiquaires destinées aux enfants des écoles, dans le cadre d’un programme de lutte contre le paludisme. Il reste 4 balles dans mon bureau de Bakouma, que je remettrai à Kono et Bamara lors de mon prochain voyage. On progresse lentement sur la piste que les pluies ruinent. On fait une pause à Calebasse, PK 18, afin de s’entendre sur les suites des travaux d’entretien. Il faut dire que j’ai une enveloppe de plusieurs centaines de milliers de francs, remise par l’évêque suite à des dons faits par trois mairies d’Espagne, et destinés à la réfection des ponts sur les pistes du diocèse. Ainsi, le travail amorcé se trouve conforté grâce à la générosité de ces municipalités. Muchas Gracias ! A Kono, on dépose Ludovic qui participe au camp Aïta-Kwe. Puis à la maison, on trouve Rock qui se réjouit de la venue d’un prêtre chez nous et nous prépare le déjeuner. Je reprends ensuite la direction de Kono, afin d’apporter à Ludovic se dont il a besoin pour ces deux jours dans le village. Fin de journée marquée par la fatigue !
Le lendemain c’est dimanche, et je prends la direction de Yanguchi. 6h02, départ avec, à mon bord, 4 servants, et une choriste. Pas d’autres passagers ? Non, et pourtant, les candidats au voyage ne manquaient pas, mais aucun n’est arrivé à temps. Tant pis, pour eux ! Tant mieux, pour les gens rencontrés en route et qui ont pu profiter de la voiture ! Arrivés au bord de la rivière Zacko, à 4 km de la chapelle St Michel, je m’arrête afin de voir la profondeur de l’eau. Le passage pour les deux roues et piétons est quasi au sec, puisqu’on a de l’eau jusqu’aux genoux. Le passage autos est déjà bien envahi. Je décidai de garer la voiture et de finir à pied. Merci Seigneur ! Au retour en effet, la rivière était encore montée de plus de 20 centimètres, doublée d’un courant vraiment fort ; traverser à pied fut vraiment sportif, alors en voiture, ça aurait été très risqué ! Les paroissiens de Yanguchi ont été surpris et heureux de nous voir arriver à pied. Le café et les patates douces grillées nous ont redonné l’énergie dépensée à marcher à pied sur la piste. J’ai ensuite assuré les confessions pendant plus d’une heure, avant de commencer la messe, vers 9h30. La communauté était quasi au grand complet, et j’ai vécu un bon moment, comme d’hab. Le déjeuner, assis dans le fauteuil dans la maison, m’a amené à une petite sieste sur place, bercé par les conversations des autres hôtes. Puis retour à pied jusqu’à la voiture, et pause à Bamara afin de saluer l’enseignant, de lui apporter le cadeau versé par AREVA afin de soutenir son travail. La bonne nouvelle, c’est qu’en plus du cadeau par mois travaillé, il y a deux mois offerts, correspondant aux mois de juillet et août ! C’est toujours bon à prendre ! J’ai exposé le problème des moustiquaires, qu’il faudra remettre aux familles des enfants inscrits à l’école, et des tables-bancs qui sont en cours de fabrication à Zacko, programme financé par AREVA. En fin de journée, visite de conseillers de la paroisse, pour quelques mises au point.
Hier lundi, lever des couleurs dans la cour de l’école, puis discours des personnalités présentes, dont moi, évidemment. Ce fut bref : « les enfants, personne ne peut apprendre à votre place ». Bref, et j’espère percutant.
Lundi 2 novembre, 17H50
L’orage menace, le vent se lève, le tonnerre gronde au loin. Mais on sent bien qu’on est entré dans la saison sèche : la chaleur est lourde en milieu de journée, alors que les soirées et le petit matin, c’est un peu frais. L’avantage, c’est qu’on dort bien ! Pour nous protéger de la chaleur qui envahit le grenier, j’achète toutes les nattes tressées qu’on trouve dans la ville ; 1000 francs un natte de 90 X 2 mètres. Et il en faut environ 80 pour couvrir tous les plafonds de la maison ; j’en ai déjà une trentaine, achetées par les servants d’autel à qui je remets l’argent afin qu’ils ramènent les fameuses nattes. Ah, il commence à pleuvoir. Je vais augmenter le volume de « l’infréquentable Bénabar », pour contrecarrer le bruit sourd des éléments qui commencent à se déchainer sur nos têtes.
Lundi dernier, la matinée fut consacrée à quelques aménagements dans la maison ; il fallait bricoler du côté du logement d’Isaac, notamment poser le rideau, ce que fit parfaitement Ludovic, pendant que je finissais l’aménagement de la douche extérieure. Nous attendions des invités, qui se sont manifestés le lendemain vers 14h. Sébastien et Sylvie, l’auvergnate de Bangui, tous les deux enseignants au lycée Charles de Gaulle, le lycée Français, avaient une semaine de congés, comme les petits français de France. Alors ils ont osé pousser leur Nissan jusqu’ici. On avait mis en place le projet via le téléphone, lors de mon séjour à Bakouma. N’étant pas joignables, nous les attendions, sans certitude de les accueillir. Ils sont bien arrivés, lentement et surement. Quelle joie pour moi, pour nous trois, de les recevoir ! Je ne connaissais pas Sébastien, jeune enseignant en CP, qui a baroudé sur les 5 continents, il est vraiment très sympa. Quant à Sylvie, égale à elle-même, la joie de vivre qui la caractérise est agréable à tous. Ils étaient avides de tout connaitre, ils ont été servis : découverte du travail entrepris par la population autour du bloc opératoire, et balade le long du canal destiné à recevoir le tuyau d’eau ; visite des chantiers d’or et de diamant, et rencontre avec un des collecteurs, qui nous a reçu et nous a longuement présenté son travail, et ce qu’il achète et vend. Promenade dans Zacko et dégustation de la douma, l’hydromel local. Dans leur glacière, l’excellent vin de Bordeaux a accompagné les fromages tels le Comté, le Roquefort et la Fourme d’Ambert, tout cela provenant de Bangui, bien entendu. On a parlé de voyages, en suivant les récits des péripéties de Sébastien, tous les cinq installés dans les fauteuils, éclairés par la lune qui en était à sa moitié de croissance, et buvant une bonne citronnelle au miel. Ils sont repartis jeudi en matinée, afin de regagner tranquillement la capitale. Sont-ils bien arrivés ? Je l’espère, j’en saurai davantage lors d’un prochain coup de fil ! Ils ont osé parcourir plus de 900 km dans chaque sens, et ça, ça fait vraiment plaisir. C’est aussi important pour les gens d’ici, de savoir que des résidants de la capitale viennent jusque chez nous. Oui, on peut arriver jusque là, passer du bon temps, visiter les lieux, discuter avec les gens, faire des photos, vivre des levés et des couchers de soleils splendides. J’ai pu leur consacrer tout le temps souhaité, ce que j’ai apprécié aussi beaucoup. Parce que la fin de semaine était plutôt chargée !
Jeudi après-midi, AG des parents d’élèves de l’école maternelle : je fus surpris du nombre important de parents : plus de 50 personnes, hommes et femmes, venus écouter le président, les maitresses ; ils ont été très sensibles au fait qu’il n’y ait pas eu d’augmentation du tarif de scolarité (3000 francs), alors que le bâtiment est neuf et si bien équipé. Je leur ai demandé de remercier tous ceux qui ont participé à cette construction, via l’association « Agir avec Zacko ». La rentrée s’est bien faite, puisqu’il y a plus de 130 élèves répartis dans les deux classes. Beaucoup veulent acheter la tenue, c'est-à-dire l’uniforme jaune et bleu (j’y suis pour rien !!!) cousu à Bakouma et vendue 1000 francs (1€50).
Vendredi matin, Conseil Général, assemblée de tous les responsables de mouvements et fraternités catholiques actifs dans la ville. On a fait le bilan de la fête de rentrée, et abordé tout un tas de sujets. Je me suis fâché tout rouge quand un responsable de Légion de Marie a exposé mon incapacité doublé de mon refus de soutenir le groupe scout. Il est mal tombé, vraiment, vu qu’on venait de préparer une sortie qui s’est bien passée, vécue à Kpangou. Ce genre de propos mensonger traverse parfois la communauté, voir la ville, et ça, je ne laisse plus passer. Alors je lui ai donné une pénitence, il a dû couper les hautes herbes qui longent notre concession, au niveau de l’école maternelle. Trois heures de travail pour lui apprendre à réfléchir un peu avant de parler, à discerner le vrai du faux, à ne pas faire feu de tout bois, …. Ça peut paraitre rude, mais il faut faire taire ce type de propos qui me blessent, et me découragent aussi parfois d’accompagner les mouvements du centre Zacko. Après la sieste, je suis allé voir le Maire afin de parler de la fête Nationale qui se profile à l’horizon. En effet, ASKANGBA a besoin de savoir ce qu’il en est, il est venu participer à notre AG de fin de mois, et nous a longuement parlé du projet de Bakouma réunissant toutes les personnalités du département. On a décidé en AG de faire notre fête le samedi suivant, le 5 décembre.
Le lendemain samedi, journée dédiée au sacrement de réconciliation. Dès la fin de la messe, Isaac et moi nous sommes rendus disponibles à nos paroissiens. Jusqu’à la nuit tombée, ils sont venus, jeunes et adultes, hommes et femmes, pour vivre le sacrement de réconciliation. Ils ont ensuite souvent pris le chemin de la grotte pour s’y assoir un petit moment, avant de regagner leurs maisons. Sans trahir aucun secret, plusieurs fois est revenu le problème de dénonciation de sorcellerie ; les personnes qui en ont parlé sont les victimes de ces accusations fantoches. Et elles expriment les difficultés qu’elles ont à pardonner ; ce que toute personne normalement constituée peut comprendre, quand on connait les souffrances par lesquelles passent certaines d’entre elles !
MERCREDI 4 NOVEMBRE, 20h30
Suite de cette journée de samedi, qui ne s’est pas tout à fait passé comme prévu. Je devais participer à la réunion des parents dont les tout-petits enfants sont baptisés le lendemain. Le catéchiste Benjamin était le pilote, ce qui m’a permis de m’éclipser rapidement pour répondre à une convocation expresse d’Alain, le Maire de Zacko. Dans une des salles de classe, nombre de personnalités de la ville : les chefs de quartiers, des représentants de commerçants, des artisans miniers, des collecteurs ; le CB adjoint Gervais, l’imam, et moi, unique représentant des pasteurs d’Eglises chrétiennes. Deux sujets au programme, l’un plutôt réjouissant, l’autre qui, le moins qu’on puisse dire, a cassé l’ambiance. Le premier chapitre a consisté à préparer la fête du 1er décembre. L’essentiel ayant lieu à Bakouma, il s’est agit de savoir comment nous rendre là-bas, et de leur faire parvenir les cotisations exigées par Madame le Maire de … là-bas. Les cotisations, c’est comme les impôts, c’est obligatoire, tarifé, listé. Alors, pas de récalcitrant, tout le monde crache au bassinet, sitôt qu’il a des sources de revenu régulières. Chance, la paroisse de Zacko n’est pas sur la liste !!! Il parait que celle de Bakouma est appelée à participer pécuniairement, j’en parlerai à Gaétan ! L’autre chapitre est plus « hard » : il s’agissait pour Alain de lire la lettre reçue de la préfecture de Bangassou, concernant la LRA, Lord Resistance Army, l’Armée de Résistance du Seigneur. Ces groupes armés ayant pour leader charismatique Joseph Koni viennent de L’Ouganda, pays qui se cache à l’Est du Soudan. Depuis des années, ils sillonnent les forêts de la RDC, et font parfois des incursions en RCA. Dernièrement, ils ont attaqué un véhicule d’une ONG travaillant avec des réfugiés vivant à Obo, la préfecture de l’Est (cf. votre carte de RCA). Véhicule brulé, chauffeur assassiné (je passe sur certains détails). Obo, c’est loin, vraiment. Mais le problème, c’est que depuis l’attaque du camp principal de Koni en RDC, des bandes armées ont franchi les fleuves qui servent de frontière. Ils sont surarmés (merci qui ???) et pillent de part et d’autre du fleuve pour se nourrir. Il y a deux semaines, ils ont attaqué le village de Derbissaca, et enlevé 12 personnes qui leur ont servi de porteurs afin d’emmener la nourriture pillée dans le coin. Le problème, c’est que ce village est franchement dans l’intérieur du pays, au Nord de Rafai. De Derbissaca à Zacko, à vol d’oiseau, il y 225 km. C’est beaucoup, quand on sait qu’il y des tas de rivières chargées en cette fin de saison des pluies. C’est peu aussi, quand on sait que les intentions de ces Ougandais sans foi ni loi sont prêts à tout pour manger, pour survivre. Depuis plusieurs mois, l’armée Ougandaise est présente dans notre pays, aux côtés de FACA, Forces Armées Centre-Africaines, afin de coordonner une action efficace contre ces rebelles. Ceux qui connaissent le film « Les larmes du soleil », avec Bruce Willis, peuvent imaginer la facilité avec laquelle on peut repérer ces rebelles, mais aussi la difficulté de les atteindre. Bref, le communiqué préfectoral est court, et il appelle à la vigilance ; concrètement, il faut organiser les comités d’autodéfense, sorte de milices villageoises armées de … ce qu’ils ont en main, par exemple des fusils fabriqués en toute illégalité, qui deviennent soudain des armes utiles, et qui apparaissent ainsi au grand jour, pour les tours de garde … de nuit. Ayant été averti la veille par Alain, j’ai amené la carte du pays afin qu’on regarde ensemble les lieux des exactions. J’ai ensuite demandé à Alain ce qu’on devait, pouvait dire à nos paroissiens. Il a expliqué qu’il fallait être clair, sans semer la panique. Pas évident ! Mais j’ai abondé dans son sens en développant le sujet, insistant sur le fait que les gens devaient continuer d’aller aux champs, au chantier, au marché pour vendre et acheter, à l’école, … ce qui a entrainé une salve d’applaudissements. J’ai repris le même discours le lendemain dimanche au cours de l’homélie que j’ai prononcé après avoir lu Les Béatitudes. Il me semblait que c’était bon de le situer dans une réflexion d’ensemble sur la paix. Il faut savoir que pour traduire le mot « bienheureux, ceux qui … », il y a en sango une périphrase qui dit « que leurs cœurs respirent la paix, ceux qui … ». Partant de là, j’ai abordé de front le but de la réunion de la veille. Oui, dans l’assemblée, nombre de gens ont réagi. C’est normal ; mais je crois avoir bien fait de le situer au cœur de l’homélie, afin de faire le lien avec la vie que le Christ donne à travers ces 9 Béatitudes. La stupeur passée, j’ai senti un certain apaisement gagner les gens, au fur et à mesure de la poursuite de mon propos. L’Esprit-Saint a fait le reste !
Et moi, dans tout ça ? Et bien, je n’ai pas bien dormi dans la nuit de samedi à dimanche, ressassant les discussions de la matinée, et préparant mon propos du matin suivant. Je ne suis pas inquiet. Le devrais-je ? Zacko est une ville, il y a du monde pour réagir. Et puis les forces armées doivent travailler à les canaliser hors des lieux habités. Partir, pour aller où ? Cette question brûle sans doute les lèvres de certains habitants. Il n’y pas de risque imminent. J’en saurai davantage quand je verrai Eric à Bakouma. Lui aura des éléments précis, puisqu’il est chargé de la sécurité du camp d’AREVA.
Lundi, c’était le 2 novembre ; messe à 6h, avec une assemblée clairsemée d’une centaine de personnes. Isaac a présidé et prêché, avant que chacun gagne son champ, l’école, son chantier. La vie continue ! Après midi thèque, le fameux baseball qui fait tant plaisir aux enfants ! Fin de soirée devant l’ordi, pour le carnet de bord, et après le diner, film pour Ludovic et moi. J’étais couché depuis 20 mn environ quand le sentinelle vint me tirer du lit. Deux véhicules en provenance de Bangassou viennent d’arriver. Les Mines. A leur bord, le responsable régional, un délégué du gouvernement, et un Européen de la Banque Mondiale. Objectif pour ce dernier, faire un audit sur l’exploitation du diamant en RCA. Et c’est pourquoi il nous arrive ici, au cœur de la nuit, après un orage court et violent. 22h30, plus question d’aller au marché. Ludovic et moi (Isaac dort à poings fermés) sortons les restes gardés dans notre frigo, et accueillons tout ce beau monde dans la salle à manger. La discussion s’engage à l’initiative de l’européen, un certain Léon, de Bruxelles (et en plus c’est vrai !) on évoque les problèmes de l’exploitation artisanale ici, il nous parle du projet de réforme du réseau achat – vente du diamant. Puis ils gagnent les chambres, et on se retrouve le lendemain. Je me réveille avec des petits yeux, ça fait des mois que je ne me suis pas couché à minuit !!!
Alors que je préside la messe, je vois arriver le Maire et le SG, venus à la rencontre de ces invités imprévus, et aussi voulant me partager un souci technique : le camion des produits PAM (Programme Alimentaire Mondial) transportant 7 tonnes de vivres, s’est enfoncé à 22 km d’ici, après le village de Damba. Il aurait aimé qu’on s’y rende ce matin là, mais les grands des Mines ont bousculé son projet. C’est donc ce matin mercredi qu’on est partis là bas. On a quitté Zacko vers 9h30, parce qu’il fallait que j’organise les élections du nouveau bureau de la Curia 1 de la Légion de Marie (la Curia, c’est l’assemblée de 6 présidium, 1 présidium, c’est 1 équipe du mouvement) ; il y avait eu un putsch fomenté par quelques membres malhonnêtes qui avaient réussi à organiser des élections plus ou moins truquées, en tout cas non conformes au règlement, et visant à ne pas permettre aux anciens responsables de se représenter. J’ai agi en agent de paix, faisant respecter la charte du mouvement (bien faite, d’ailleurs). Tout s’est déroulé clairement, sous le regard impartial des présidents des autres Curia. Un nouveau bureau a vu le jour, pour le bien de toute la Curia, et du mouvement en général, si présent et actif dans la paroisse.
9h30 donc, on part pour Damba ; j’emboite le pas derrière la voiture d’Abouna, un collecteur qui a bien voulu prêter sa voiture et son chauffeur ; je dépose en route Jacques et Narcisse, qui sont les TP de l’axe Zacko – Bakouma. Ils refont des KM de piste, pour notre confort et note sécurité. Arrivés à Kono, le maire rencontre le chef et ils se mettent d’accord pour embarquer une 15è de jeunes disposés à participer au relèvement du camion des PAM. Nous arrivons « sur zone » vers 11h fort (c’est ce qu’on emploie ici pour dire qu’on est proche de l’heure suivante !). Il est bien enfoncé, le camion de PAM ! Un 10 roues DAF dont le nez (plat) est en bascule vers l’avant droit, et qui baignerait dans la boue jusqu’à la fenêtre de la portière passager, si deux gars ne se relayaient pas en permanence avec leurs seaux, afin de vider le trou que l’eau envahit au fur et à mesure. On rapporte les batteries, fatiguées la veille après tant de redémarrages avortés. Mais c’est que le démarreur aussi a souffert. Peine perdue, le camion ne sortira pas (ça me rappelle quelques souvenirs …). Démontage du démarreur, afin de le réparer à Zacko. On décide d’embarquer une partie des vivres ; Ramadane en prend un peu plus d’une tonne dans le pick-up, je m’arrête à 900 kilos. Du sucre, du maïs, de la semoule, des bidons d’huile. Il reste encore 5 tonnes. Et la pluie menace, et surtout les termites, qui n’ont pas hésité à attaquer plusieurs sacs pourtant entreposés sur les claies du camion. De retour à Zacko, les enfants de l’école midi jaillissent de leurs classes en hurlant : « PAM ti é ! » « Nos produits PAM ! » Il est 16h15 quand je peux enfin passer à table. Les steaks sont excellents, accompagnés de concombre à la mayonnaise. J’avais vraiment faim !
lundi 9 novembre, 14H40
Me voici arrivé à Bangassou, et je finalise le 23è chapitre avant de vous l’envoyer, grâce au cyber-catho !
Ces jours derniers ont été pour le moins sportifs, puisque je me suis rendu à Kpangou pour finaliser la préparation de la rencontre paroissiale qui aura lieu à la fin de ce mois. Avant de quitter la maison, j’ai reçu pas mal de gens et tenté de régler certaines questions ; évènement principal, un couple marié catholique dont l’épouse ne veut plus regagner Bria. J’ai reçu monsieur, pas content du tout d’avoir parcouru plus de 150 km à pied, et madame, pas contente du tout que monsieur ait … vous avez compris !!! Au bout d’une heure et demie, et une petite prière plus tard, je les ai laissé, et j’ai appris ce dimanche que rien n’était résolu, loin de là. Ce sont ensuite les menuisiers qui sont venus acheter mes planches ! Le monde à l’envers ! J’ai, ou plutôt j’avais une réserve de planches en vue de travaux divers dans le bloc, le centre polyvalent. Mais comme il y a pénurie sur le coin, le projet des tables bancs financé par AREVA n’avance pas aussi vite que prévu. Alors, j’ai revendu (je crois honnêtement pouvoir dire que j’ai même fait un tout petit bénéfice) tout ou presque. Diverses visites encore, pendant que l’abbé Isaac préside à la journée de jeûne organisée à l’église en vue de prier pour la paix dans le pays. C’est à 11h20, bagages bouclés, que j’ai pu enfourcher mon vélo. Dieu est grand, j’ai pu arriver à Kono juste avant qu’un violent orage n’éclate sur la région. Je suis resté sous un hangar de paille où l’on sert du café, puis j’ai salué diverses personnes tout en patientant. Vers 14h enfin, la pluie a cessé. Avec le catéchiste de Kpangou Nestor et un autre habitant du village, on est partis avec nos vélos. Nous avons affronté les hautes herbes trempées et nous barrant le passage, les pentes glissantes et boueuses, les sentiers remplis d’eau. Mais on est arrivés. Quand on trouve que c’est pénible, il suffit de penser qu’un seau d’eau très chaude vous attend, ainsi que de grands verres de thé, et vous trouvez l’énergie pour affronter tous ces éléments déchainés. C’est ce qui m’attendait à l’arrivée. Je n’ai pas tardé à me couché, il était à peine 20h, joie et fatigue mêlée.
La matinée de vendredi, après la messe, fut consacrée à la rencontre paroissiale. Les dernières petites touches, les détails, dont les questions de nourriture : acheminer de quoi manger pour 140 personnes durant une semaine, par cette piste, ce n’est pas une mince affaire ! Les paroissiens de la localité n’ont pas peur de ça, mais il manque parfois d’énergie. Tout est entre leurs mains, et sur les porte-bagages de leurs vélos ! Et la commande est importante : 5 gros sacs plein de manioc, un sac de 25 kg de sucre, du café en grain, … il faut au moins tout ça pour tant de monde. L’après-midi fut cool, et la soirée aussi : j’ai rendu visite à plusieurs familles et même bu un fond de nguli, cet alcool fort tiré du manioc.
Samedi matin, messe … du dimanche avec toute la communauté, puis discussions diverses avant que nous soit servi le déjeuner ; menu du jour : riz, boule de manioc pour accompagner un bon morceau de boa préparé avec du sésame. De quoi affronter les difficultés que nous réserve la route du retour. Vers 13h30, l’autre catéchiste Benjamin et moi partons pour Zacko. Il n’a pas plu, les herbes se dressent vers le ciel ; pas de problèmes en vue. Jusqu’au moment où, 3 km avant Kono, les eaux de la rivière, grossies par les pluies de jeudi, avaient tellement monté que l’étroit et long pont de bois semblait posé sur les eaux tumultueuses. Et l’accès était praticable, à condition de s’enfoncer dans l’eau boueuse pratiquement jusqu’à la taille. Ce que nous avons dû faire. Décharger le contenu du panier et le charger sur le dos, soulever le vélo. Franchir le pont tremblant plus que nous, puis redescendre dans les mêmes eaux, et marcher sur près de 300 mètres. Là aussi, on pense au café qu’on pourra boire à Kono ! Courageux, je remonte sur mon VTT, alors qu’il n’y a guère plus de 50 cm d’eau. Et là, c’est la chute. Je me retrouve soudainement à terre, le genou gauche saignant un peu. Le plus humide n’était plus moi mais la sacoche fixée au guidon. Je me relève alors que mon compagnon arrive et me trouve dans cette position fâcheuse ; rien de cassé, heureusement. Le café de Kono nous réchauffe, et on arrive à Zacko vers 16h30, alors qu’un nouvel orage menace. C’est samedi, et plein de gens achèvent à cette heure-là leur réunion. Une file d’attente s’organise alors que je n’ai pas vraiment l’envie de recevoir tout ce monde. Après quelques salutations et sujets rapidement négociés, je vais me laver, sentant bien de l’impatience chez certains. Qu’importe, il me faut déjà penser au voyage du lendemain. Je laisse les derniers visiteurs, afin d’aller voir au quartier une famille qui doit embarquer pour Bangassou. Je rentre à l’heure de la prière – 18h45 – et retrouve les confrères abbé Isaac et Ludovic, bréviaire en main, assis dans les fauteuils. Nous prions ensemble puis partageons le diner, échangeant des nouvelles de nos rencontres.
Dimanche matin, c’est moi qui préside la messe, et c’est Isaac qui prêche. Comme ça, je me repose un peu ! Puis pendant une heure et demie, c’est à nouveau le défilé dans mon bureau : le mari malheureux (cf. supra), le cuisinier qui veut son salaire de congés payés, une femme qui demande que je bénisse la croix 5 couleurs qu’elle vient d’acheter, les conseillers et les problèmes de quête, … Les familles des jeunes de Zacko résidant à Bangassou apportent une enveloppe, des sous, des produits de leurs champs, afin de nourrir leurs chers petits. À midi, nous pouvons enfin passer à table, alors que nombre de servants d’autel attendent notre départ pour rentrer chez eux. Les passagers en partance pour Bangassou s’annoncent : la maman, sa fille et son bébé né avec un pied tordu ; Dieubéni, âgé de 12 ans, qui a un bec de lièvre, et son père le catéchiste Désiré. Eux vont à Bangassou afin de rencontrer le chirurgien Michel Onimus, spécialiste de ce genre de cas, et qui viendra à Bangondé à la fin du mois. Il y a aussi un couple de vieux dont le mari souffre d’une plaie purulente à la tête. Et puis André, dont la plaie à la jambe ne guérit pas. Devant à côté de moi se serrent Isaac et Ludovic. On quitte la maison vers 13h30, faisons une pause à Kono afin de prendre les produits des champs collectés par les parents de Frédéric et Emmanuel. Arrêt à Damba, où nous découvrons avec joie que le camion de PAM est enfin sorti de son trou. Mais le chauffeur nous dit que l’eau est entrée dans le circuit d’huile, et qu’il lui faut purger, et surtout retrouver suffisamment de litres pour continuer sa route. Bakouma nous attend, nous y entrons vers 16h45. Les sœurs nous attendent pour la prière et le repas. Sœur Blanca est montée sur ressort : elle part pour 5 mois de congés dans son pays, le Guatemala. Ça fait 3 ans qu’elle est arrivée en RCA. On peut comprendre son impatience, et sa joie ! Après le diner, soirée Télé pour les trois hommes : le match Lyon Marseille nous a enchantés !! Ce fut superbe ! 90 minutes de plaisir, et de suspense !!!
Ce matin, départ vers 8h, et arrivée ici à 12h, 150 km plus tard …
Je viens à Bangassou pour la rencontre du Conseil des Consulteurs qui se déroulera demain mardi, et pour la rencontre diocésaine pastorale qui commence mercredi et dure trois jours. C’est l’occasion de lire les mails, d’entendre la voix de amis, de réfléchir avec les confrères, de souffler aussi.
Avant d’ouvrir le chapitre 24 !!!!
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